Réalisations - La rime à tout prix

La tortue et le lézard

La tortue

pour une exposition collective à la Maison du Livre sur le thème « A la belle étoile… »

Il était une fois une petite tortue
courageuse et têtue
qui voulait dans sa vie passablement tordue
faire de grandes choses bien foutues.
Elle avait d’abord milité comme une mordue
pour que partout on institue
des distributeurs automatiques de laitues.
C’était peine perdue,
bien entendu.
Elle s’était ensuite battue
bec et ongles pointus
pour qu’enfin on restitue
à sa lenteur légendaire sa vertu.
Mais dans un monde d’hypertendus
où la plupart s’évertue
à courir, tout éperdus,
après des fruits plus très défendus,
c’était d’avance foutu.
Son caquet s’en trouva rabattu.
Malgré son air de chien battu
elle ne se tint pas pour battue
et s’en remit aux étoiles là-haut suspendues.
Des nuits durant elle resta étendue
à contempler cette vaste étendue
de lumières divinement épandues
jusqu’à ce qu’avec elles elle se sente confondue.
Elle tomba dans une transe inattendue,
et fut transportée dans un trip de la mort qui tue
dans des galaxies perdues
loin des sentiers battus.
Elle rencontra des créatures pattues
aux oreilles pointues
et à la langue bien pendue
qui l’accueillirent les bras tendus
d’un sourire entendu
comme si elle était attendue
avec tout le respect qui lui était dû.
Elle les trouva top détendues
et loin d’avoir l’esprit obtus
des terriens qui ont condescendu
à faire de préoccupations vertu.
Elle s’émerveilla de voir répandue
de la solidarité pas le moins du monde prétendue.
Elles en étaient à toi et à tu
quand de manière impromptue
elle retomba brusquement sur la terre battue
réveillée par le bruit qui tue
de la tondeuse à gazon de l’individu
au ventre dodu
qui squattait son territoire maintenant perdu
et qui l’avait presque en miettes fendue.
Elle s’était alors à l’évidence rendu
qu’ici l’instinct d’altruisme s’était perdu,
et, décidée à ne pas s’avouer abattue
et à ne plus se lancer dans des entreprises ardues,
elle reprit son chemin à pas de tortue
pour se consacrer à l’essentiel qui est revêtu
de petites choses de grande vertu.

Le lézard

Il était une fois un petit lézard
sans histoire
qui, comme tout bon lézard
sachant lézarder, était flemmard.
Un jour qu’il paressait sur sa rôtissoire
Il fut attiré par l’éclat d’un miroir
suspendu dans les airs près d’une mare.
Plein de curiosité, il s’en approcha dare-dare
et y surprit son globuleux regard.
Oh, il rit de se voir si laid en ce miroir !
Il le toucha d’une patte, juste pour voir,
et fut stupéfait car
elle fut absorbée dans ce mur illusoire
comme dans du papier buvard.
Il risqua alors la tête aux trois-quarts
puis tout entier traversa son reflet de part en part.
Il se retrouva au milieu de nulle part
où tout paraissait étrange au premier regard.
Des assemblages de feuilles bizarres
couvraient sols et murs de toutes parts.
Il était complètement dans le brouillard !
Mais petit à petit, par fragments épars,
lui poussèrent des neurones dans le cigare
comprenant des milliards
de gigabytes de mémoire,
qui fut à l’instant remplie de vastes savoirs,
et autres superpouvoirs.
La magie, qui n’était pas noire,
avait fait là du grand art
sans rien laisser au hasard.
Il sut ainsi que ces feuilles bizarres
avaient une histoire
et qu’il marchait sur des livres rares
plutôt de gauche mais pas caviar,
dans une librairie rue Antoine Bréard.
Il sortit ses radars
et put entendre derrière le comptoir
devant un café noir
une conversation passionnée de deux bavards
sur la nouvelle orthographe qui fait du chambard.
Il aurait bien aimé y prendre part,
mais comme son implant était d’une guerre en retard,
il était en la matière ignare.
Brusquement, il craignit que les scribouillards
qui établissent les règles d’écriture obligatoires
aient estropié l’orthographe de « lézard »
comme ça, juste pour la gloire.
Mais non, y’avait pas de lézard ;
il voyait en Julie une alliée implacable à cet égard :
elle n’était point avare
d’arguments conservatoires
tout en admettant quelque part
certaines logiques dans le rapport Rocard.
Blague à part,
il était déjà midi moins le quart,
et il fallait qu’elle l’entendît avant le soir.
Il se rapprocha sans attirer les regards
et fit sortir de son nouvel organe oratoire
un « Joyeux Anniversaire, Julie ! » un peu faiblard,
qu’il répéta toute l’après-midi, faut me croire.
Sache donc, Julie, qu’une espèce de vertébré ovipare
a pour toi plein d’égards,
mais n’aie crainte, il est bientôt sur le départ,
car à minuit au plus tard
la magie aura disparu sans crier gare,
le retéléportant de l’autre côté du miroir.

Pour Julie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *